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Fanfic

Je suis un artiste déchu...ou peut-être simplement déçu de lui-même.
Et pourtant, de quoi est-ce que je me plains ? Les contrats se succèdent, disques, concerts, publicités, films même. Mes fans sont de plus en plus nombreux, ils acclament le moindre de mes mouvements.
Certaines fois je me demande s'ils ne sont pas stupides. Aveuglés, certainement. Ils m'inspirent une relation entre passion et mépris. Je ne peux pas les haïr, ils apportent la substance nécessaire au développement de mon ego, me flattent, m'encouragent, me soutiennent, m'adulent, s'efforcent de comprendre le personnage que je me suis créé. Je sais cependant qu'à tout instant cette affection à vif peut basculer et me détruire, aussi bien qu'elle m'a porté au sommet. Ces moutons qui me suivent sans poser de questions sont prêts à fondre sur ma carcasse comme des vautours au moindre de mes faux pas.
Est-ce de cela dont j'ai toujours rêvé ? Assurément, oui. J'aime le danger, cette impression de se trouver constamment sur la corde raide, de devoir prouver au monde entier que je suis meilleur chaque jour, et que mon masque est sans faille. L'excitation que j'éprouve à me confronter au public – sur scène ou devant les caméras – est toujours plus intense, puisque je dois tout remettre en jeu sans cesse.

Malgré ces joies renouvelées...je sais que j'ai raté ma carrière. Pourquoi ? Je n'ai pas su détecter ce qui était important dès le départ.
J'avais décidé de me faire un nom. Soit. Je suis célèbre, les gens me reconnaissent dans la rue, des photos de moi encombrent les campagnes publicitaires. Et ? Je pourrais chercher à me surpasser, à étendre encore ma popularité, ce que je vais d'ailleurs probablement faire. Mais pour obtenir quoi ? Cette finalité ne peut me suffire, elle ne répond pas à un désir plus profond, écrasé par mon charisme, étouffé par mes fans, réduit au silence trop tôt.
J'étais jeune lorsque j'ai commencé à composer, adolescent. Je ne me souviens pas exactement du moment où je me suis assis au piano, non pour remâcher le travail d'un autre, mais pour décrire le monde à ma manière, mélodieusement, laissant traîner amoureusement mes doigts sur le clavier, comme si je découvrais seulement les notes après toutes ces années. J'avais haï le piano de toutes mes forces quand mes professeurs avaient voulu m'inculquer les bases du solfège, je m'étais débattu pour éviter d'avoir à répéter inlassablement ces suites de sons qui m'ennuyaient.
Du jour où les arpèges sont devenus miens, le piano a changé de visage. Il était mon allié, mon confident, celui à qui je livrais mes émotions sans retenue, le seul qui pouvait transcrire mes sentiments dans un langage connu de nous deux, que les autres trouvaient beau, que nous seuls comprenions vraiment. Par la suite je lui ai fait quelques infidélités, m'essayant aux cuivres et à la batterie. Le spectre de mes possibilités s'est ainsi élargi, et j'avais l'impression de disposer d'un cercle d'amis prêts à m'écouter à chaque instant, sur lesquels je pouvais compter quelques soient les circonstances.

Les années s'égrenant – un peu trop vite peut-être –, mes morceaux se sont affirmés, et ont pris une certaines indépendance vis-à-vis de moi. Peu à peu, je ne les ai plus conçus pour moi-même, mais pour le public qui m'entourait. La tendance s'est accentuée avec ma participation au sein de plusieurs groupes musicaux, et de l'évolution de mon rôle dans ces formations. Le hasard a voulu qu'on ait besoin de moi en tant que chanteur. Peu enthousiaste au départ, je cédai finalement, pour rendre service aux amis avec qui je répétais alors. Je n'aimais pas ma voix. Elle ne me permettait pas d'extérioriser ce que je ressentais de la même manière que le piano. Il me semblait que je hurlais ma rage au lieu de la muer en harmonie, que je perdais toute la complicité magique qui m'unissait aux cordes, au souffle vibrant des instruments.
Peut-être est-ce à ce moment-là que les prémices de mon ambition se sont manifestés. Peut-être avaient-ils toujours été là, guettant leur heure avidement, crocs acérés se refermant inexorablement sur leur victime. Je ne sais pas. Le chanteur est en général celui qui interagit le plus avec la foule, dans un groupe de rock. Il recueille faveur ou dédain du public, à lui seul il peut mener l'ensemble des musiciens au succès ou à l'échec. Cette position me plaisait. Une fois la timidité vaincue, je pris goût à envoûter les personnes qui gravitaient autour de moi, comme autant de pantins à manipuler, à charmer. J'avais besoin de leur affection, d'être aimé, de sentir que je possédais un pouvoir que les autres n'avaient pas.

Je devins trop encombrant. Mon moi réclamait aussi une aire de jeu à sa mesure, les petits loisirs amateurs ne lui suffisant plus. À la première occasion, je répondis donc à une annonce dans un journal, et passai une audition pour franchir le pas du professionnalisme.
Oui, je savais aussi jouer du piano, et bien sûr je pouvais chanter, c'est pour cela que j'avais téléphoné. Le jury, composé des différents membres du groupe que je voulais intégrer, paraissait douter de mes capacités. Qu'à cela ne tienne, je redoublai d'efforts pour les convaincre, livrant la partie la plus difficile qu'il m'avait été donné de disputer jusqu'alors. Impressionnés. Le lendemain, j'étais officiellement accepté parmi eux.
Mais cela ne me convenait que partiellement. Je désirais imprimer ma marque au sein de la formation, où je remplaçais un chanteur mal aimé. Je donnais des couleurs et de l'ampleur à ce que je voyais, je développais un certain côté faste, j'ajoutais une touche de gaieté dans les compositions, retouchais ceci, embellissais cela. À nous cinq, nous ajoutions de la matière à un concept unique, et en l'espace de quelques années, parvenions à une reconnaissance non négligeable grâce à un effort de créativité constant.

À cette époque je pus m'épanouir artistiquement, quoiqu'en respectant la volonté des autres membres du groupe. L'atmosphère particulière inhérente à notre musique se révéla être à double tranchant. Certes, il régnait alors une certaine fantaisie, qui permit de mettre en oeuvre quelques unes de mes idées les plus farfelues, que je n'aurais jamais été en mesure de concrétiser en d'autres circonstances. Cependant, le simple fait d'être plusieurs, et de devoir tenir compte en même temps des avis de chacun en plus de cette ambiance me mettait profondément mal à l'aise. J'étais jeune, je souhaitais la liberté.
Le statu quo me parut impossible à maintenir lorsque je pris conscience de tout cela. Les relations que je pouvais entretenir avec les autres musiciens commencèrent à se détériorer peu à peu, si bien qu'avant d'atteindre un point de non-retour où je risquais d'être blessant, je préférai me retirer. Ceci dit, je n'avais pas pour autant négligé mes arrières. Si je devais partir, ce ne pouvait être que pour obtenir de meilleures conditions de développement à mes compositions. Je m'arrangeais donc pour décrocher un contrat solo, proposé par une maison de disque attirée par mon talent.
Ce pacte a en quelque sorte signé ma perte, même si à cette époque – finalement pas si lointaine – je n'en ai pas eu conscience.

Les premiers temps, j'étais si heureux d'avoir enfin les moyens que je désirais pour créer que j'ai travaillé sans relâche à mon projet de disque, sans me soucier du monde extérieur. Comme le staff autour de moi ne savait pas réellement dans quelle direction je souhaitais infléchir ma carrière, ils me laissèrent donc parmi mes rêves artistiques et mes portées, m'approchant un peu plus du bonheur avec chaque note ajoutée à mes chansons. On peut dire que le CD entier reflète cet état d'esprit, entre mélancolie et silences. Je l'ai composé pour moi-même sans tenir compte de quiconque, et il correspond à ce que j'étais à ce moment-là : empli d'énergie contenue, un peu timide mais sûr de ma force.
À travers la campagne de promotion je commençai à me dérider, à sortir de ma coquille, et à retrouver ce que j'avais presque oublié durant mon séjour en studio, mon contact avec les fans. Qu'ils me semblaient beaux, à scander mon nom, m'envoyer des lettres d'amour, de soutien, à me suivre pour chaque concert, chaque émission, à acheter tous les magazines comportant la moindre image de moi. J'avais l'impression d'être un dieu.

Comme j'étais un dieu reconnaissant, j'offrais mon deuxième album au public, bien que je ne le leur dis jamais. Les différentes mélodies se fondaient en autant de cadeaux émotionnels à tous ceux qui m'avaient porté jusqu'ici. Ceux-ci ne s'y trompèrent point, et apprécièrent énormément ces nouveaux titres. La tournée fut un triomphe, je m'entourai d'un certain nombre de musiciens...pour mieux me mettre en valeur ? Je ne m'en rendais pas compte sur le moment, mais il me paraît évident aujourd'hui que cette musique comportait déjà des accents purement commerciaux, totalement absents de mes débuts en solitaire. Des sons que j'avais placés là dans un manque d'inspiration soudain, parce que c'était plus facile de reproduire ce qui plaisait immanquablement aux gens, plutôt que de rechercher à créer son propre style. Il était bien plus amusant de poser pour un artbook que de rester des heures dans un studio à trouver le ton juste. Du moins le croyais-je.
Plusieurs fois je dépassai le seuil critique du surmenage. Je voulais trop en faire, mais mon corps refusait de suivre ma volonté de tout gérer. Il me fallut donc opérer un choix crucial entre mes activités, et en privilégier certaines au détriment d'autres. Ainsi que je le disais il y a quelques instants, peut-être n'ai-je finalement pas décidé réellement, peut-être les dés étaient-ils déjà pipés lorsque je les ai lancés. Il n'empêche que j'optai pour la voie de la gloire et du succès, fermant les yeux sur les imperfections de ma musique, sur l'absence de créativité, sur l'aspect superficiel que prenaient les événements.

Parfois, je me demande si mon charisme ne m'a pas envoûté moi aussi. J'étais si confiant de mes capacités que je n'ai pas pris garde à ménager un lieu à moi, hors de toute atteinte de mes admirateurs, où je pourrais à nouveau confier mes secrets au piano et composer sans contraintes marketing de la maison de disques, sans journalistes indiscrets.
Mes disques suivants n'ont fait que confirmer ce que j'avais plus ou moins décidé : mon talent s'efface peu à peu au profit d'airs faciles et sans prétention. Je sais que je n'aurai jamais le courage de me sortir de ce cercle, à moins d'atteindre une renommée sans précédent qui puisse enfin satisfaire mon ego. Je doute d'y arriver un jour. En attendant je suis presque heureux, entouré d'une agitation sans cesse renouvelée autour de ma personne, me renvoyant l'image de mon succès et de mon échec. Mon espoir est qu'un jour j'effectue un faux pas, qui me précipite dans une abîme où mon désir de gloire s'écraserait, et que lentement je puisse renouer avec les harmonies, libéré de moi-même.

Twily, 5 août 2002